dimanche 12 juillet 2009

40

Le covoiturage apporte son lot de surprises et de malaises.
La plupart des gens qui utilisent cette façon de voyager n'y rapportent aucune anecdote.
Je pourrais écrire un livre de poche sur les miennes.

Ce vendredi, lors d'un quickie dans la Vieille capitale, je réserve un voyage. Ce n'est qu'après la réservation que je note que le chauffeur compte «plus de 40 années d'expérience» derrière le volant.

Soit.
Je voyagerai avec un vieux. La dernière fois que ça m'était arrivé, j'avais passé les deux heures les plus longues de ma vie.

Cette fois-ci, j'ai passé les trois heures les plus longues de ma vie, avec un septuagénaire verbomoteur à la pédale douce. Il avait prévu le coup.


***

À la pyramide, je m'assois pour prendre une poignée de bleuets-pas-lavés dans un gros casseau imported from USA. (j'avais des fraises de l'Île dans mon sac, pour soulager ma conscience de cet écart envers le marché local). Un vieil homme, les pantalons de facteur trop court et un air de voyou au fond du regard, m'interpelle.

Ah. Voilà mon lift. Bordel.

Ne reste qu'à attendre l'autre passagère.
Elle arrive en courant, quelques minutes plus tard, paniquée, se confondant en excuses en roulant ses «r» à la russe.

La Russe s'installe à l'arrière de la mini-fourgonnette. Je m'apprête à la suivre, pour m'installer derrière et surtout pour fuir le siège avant.

Le Vieux — Non, toi, tu viens en avant.
La piégée — Ben je préférerais aller à l'arr...
Le Vieux — Non. Tu viens en avant.

Tabarnak.

Il insiste pour ajuster mon siège, me demande 14 fois si je veux le baisser pour me coucher (après les 3 heures de route, je réalise que j'aurais plutôt dû dire oui), si c'est trop frette (fait trop chaud), si ça pue (oui, beaucoup). Bref.

La Russe, à peine embarquée depuis 2 minutes, nous avise qu'elle va se coucher-bonne-nuit-merci-bye-zzzzzzzzzzzz.

La p'tite maudite.

Le Vieux, en se tournant vers moi — T'es pas obligé de parler, mais le voyage passe plus vite en jasant.

Non. Le voyage passe plus vite en lisant Tarmac, sacrament.

Ça fait qu'on part.
Sur la 40.

Ostie.
La 40.

Comme de raison, nous sommes coincés dans un bouchon de circulation long comme 53 terrains de football. Pendant 45 minutes.

Le Vieux — Tu sais, t'es pas obligée de parler.
La piégée— ...
Le Vieux — Pis, toi. T'es étudiante?

Fermement entêtée à ne pas divulguer mes réelles activités, je mens. M'enfin. À demi.

La piégée — Euh. Oui. Ben oui.
Le Vieux — En quoi?

Il faut me trouver un programme assez inintéressant pour lui, mais qui me permettrait de me démerder si son questionnaire persiste.

La piégée — Euh. Littérature.
Le Vieux — Ah ben ça tombe bien (caliss) je me cherche justement quelqu'un (il est fou) que je paierais pour qu'il habite chez moi, en République Dominicaine. Je lui fournis tout, la bouffe, la voiture, de l'argent, le gîte et les sujets de livres.

Pis faut lui faire des fellations en échange, j'te gage?

La piégée — ...
Le Vieux — ...
La piégée — ...
Le Vieux — Ça te tentes-tu?
La piégée — Non.

***
On a fini par sortir du bouchon de circulation. Il m'a demandé ce que je voulais faire comme métier, prof, écrivain, prof ou professeur. Je lui ai menti un journaliste bien senti. Il m'a dit : Est-ce que tu penses que tu vas aimer ça? Je n'ai rien répondu, parce que je trouvais la question vraiment niaiseuse.

Puis il m'a raconté l'histoire de sa rencontre avec sa femme, une dominicaine qu'il a connu alors qu'il avait 47 ans et qu'elle en avait 22. «Ça a pris 3 mois avant que, ben, tsé, que »... et que je me sente très mal à l'aise.

«Je m'étais dit, ce soir-là, que si, ben, tsé, si ça n'arrivait pas, je la quitterais. Fait que quand je suis allée la reconduire chez elle...»

Non. C'est pas vrai. Malaise. Gros malaise. J'enfile mes lunettes de soleil, juste pour ne plus avoir à le regarder dans les yeux.

«...je me suis arrêté sur le bord de la route. J'y ai dit: Piiiiiiiiiiiis. Qu'est-ce qu'on fait de bon?»

J'ai failli hurler.

Il a continué comme ça, pendant 1h30.
Je me suis endormie lorsqu'il s'est mis à me parler de la grossesse de sa plus jeune, qui a 14 ans.

J'ai empoigné Tarmac, puis quand j'ai ouvert les yeux, je ne lui ai laissé aucune chance de me parler de la taille du pénis du gars qui a engrossé sa p'tite.

Et les dernières 90 minutes ont filées.
Len-te-ment.

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