À Tel-Aviv, on nous a laissé une heure de liberté (oui, de pure liberté) dans le plus gros marché de la ville, le Camel Market.
J'avais 60 minutes pour prendre des photos, saisir l'essence de l'endroit, me trouver de quoi manger et lutter avec les locaux pour me tailler une place entre les étals. Le Camel Market, c'est le marché Jean-Talon exposant 3, sur la même superficie, mais en longueur. C'est comme y faire ses courses un ensoleillé samedi de septembre, mais avec six fois plus de gens, et avec des commis qui garochent des boîtes de légumes pourris à trois centimètres de ton visage.
Puisque je voulais découvrir d'autres saveurs que celles du falafel — quoique délicieux parce que c'est frit — je me suis lancé à la recherche du diner parfait.
Et lorsque l'on se lance dans la quête du parfait, ça finit toujours en quelque chose de boiteux, c'est bien connu.
Je voulais manger des légumes, et surtout pas manger de pain, question de donner à mon pauvre corps un répit, et à 5 minutes du moment où je devais retrouver mes 92 324 comparses au point de rencontre désigné, je suis sortie d'une boulangerie, ultra rushée, avec un gros pain arrosé d'huile d'olive sur lequel on a déposé une mince tranche de tomate, une autre d'aubergine et une autre de courgette.
Encore une fois, j'ai été leurrée par l'emballage et les légumes, qui me saluaient de leur allure lustrée d'huile. Après avoir mangé les trois centimètres carrés de légumes, j'ai abandonné mon diner, et imbibée de culpabilité, j'ai accroché au passage, à -2 minutes avant l'heure fatidique, une mangue, que j'ai payé un prix astronomique pour un produit local, mais faut se faire à l'idée qu'on est en Israël, pas au Paraguay.
Et quelle mangue, ais-je choisie.
Un fruit immense, contenant a lui seul le double des rations de fruits quotidiennes recommandées par le guide alimentaire canadien. Puisque je n'avais pas de couteau en ma possession, j'ai attendu d'être à l'hôtel, une heure avant le souper, pour déguster la bête.
Ma recherche de coutellerie m'a mené au bar du lobby, où un serveur tout ce qu'il y a de moins jovial m'a offert un couteau qui ne coupe pas ainsi qu'une assiette plus petite que la mangue elle-même pour que je puisse gâcher admirablement mon souper avec ce fruit paradisiaque.
Je plante le couteau dans la mangue supra-juteuse, qui éjecte illico son nectar sur le comptoir ainsi que sur les verres propres du bar. Le serveur peu charismatique n'a rien vu du saccage. Soulagée, j'éponge mon front avec ma main poisseuse. J'ai de la mangue jusque dans les cheveux. D'une main malhabile, je tranche le fruit comme je le peux, sous la supervision du serveur, qui, malgré son air de bœuf, me fait l'honneur de m'enseigner comment ouvrir mon fruit, même si j'ai vu comment on fait 1000 fois à l'émission de Ricardo.
Les cubes de chair trempent dans un bain de jus que l'assiette à thé peine à contenir. Moi qui déteste avoir les mains collantes — coquetterie héritée d'une entité maternelle
freak de la propreté — j'ai les deux mains collantes jusqu'au coude et le visage barbouillé de mangue.
Le serveur m'ayant laissé à moi-même depuis un moment, je lèche mes doigts quatre à quatre afin de les nettoyer comme je peux, faute d'essuie-tout. Comme un voyou, je quitte la table, en ne pouvant laisser aucun pourboire au serveur, parce que mes mains sont trop dégueulasses pour que je puisse fouiller dans mon portefeuille.
Entre le bar du lobby et la porte de ma chambre, j'ai laissé ma trace sur chacune des portes, souillé le bouton d'ascenseur du 9e étage jusqu'au robinet de ma
room with a view.
J'ai aussi admirablement gâché mon souper de «seafood chaos».
Et à des kilomètres de Tel-Aviv, je voyais déjà le regard réprobateur du Subconscient.